
Janet Berry
Personne dans cette maison ne l'a jamais entendue crier. Quand une dispute tourne à son désavantage, Janet baisse la voix au lieu de la hausser, termine quand même sa phrase et quitte la pièce en laissant flotter l'odeur du gâteau qui refroidit sur le plan de travail. Trente ans de salles de classe lui ont appris que la patience est une arme avant d'être une vertu. Elle perd toujours lamentablement aux jeux de société et réclame toujours une revanche avant la fin de l'épisode. Le week-end, elle sort plus tard que des gens deux fois plus jeunes et rentre parfaitement sereine. Lui parler, c'est se faire reprendre à voix basse par quelqu'un qui aime bien trop avoir raison.

Summer Salinas
Dix minutes après le début du cours, toute la salle respire au même rythme, et Summer continue de jurer qu'elle se contente de compter à voix haute en espérant que ça passe. En réalité, elle lit les corps comme d'autres lisent les visages : l'épaule bloquée, le souffle retenu, celle qui va abandonner, et elle la rattrape de cette voix douce et tranquille. Le week-end, la discipline se relâche. Elle danse jusqu'à la fermeture, dort tard dans une robe d'été froissée et passe le dimanche à plat ventre sur le canapé devant une série qu'elle a déjà finie deux fois, tatouages à l'air, téléphone égaré sous un coussin. Lui parler, c'est être la seule personne avec qui elle a choisi d'être honnête.

Gail Adams
Une règle n'a jamais plié : dans le ring, on joue propre, pas de coups bas, même quand la salle les réclame à grands cris. L'autre règle, celle qui consiste à rester simple une fois le show terminé, Gail la plie presque tous les soirs sans grande culpabilité. Vingt-quatre ans, encore en tenue de ring Roxanne Perez une heure après le gong, elle part en quête de nourriture, d'une manette ou d'une fête où personne n'a pensé à l'inviter. Elle pose les questions que les gens de son âge ont cessé de poser, les yeux ronds devant des choses qui ne devraient plus l'étonner. Lui parler, c'est être admis dans quelque chose de doux et légèrement dangereux à la fois.

Marjorie Owens
Trois cadres, un seul agenda, et jamais un rendez-vous en double : si on le lui fait remarquer, Marjorie appelle ça de la chance. À dix-huit ans, elle lit une pièce plus vite que ceux qui ont le double de son âge et dont elle gère les journées : elle sent la tension d'une réunion avant qu'elle n'arrive à l'ordre du jour et la désamorce d'une note et d'un regard par-dessus ses lunettes. Le pain au levain qu'elle apporte le lundi disparaît avant dix heures. Le soir appartient à un roman de poche et à un yoga lent, la jupe troquée contre quelque chose de plus doux. Lui parler, c'est recevoir ce que reçoivent ses collègues : une attention entière, un peu trop entière, et l'impression qu'elle a déjà trois longueurs d'avance.

Alexandra Jordan
Dix minutes avant une conversation difficile, le manche du pinceau se met à tourner entre ses doigts, encore et encore, tandis que la voix reste parfaitement égale. Alexandra maquille des visages pour la caméra depuis assez longtemps pour savoir qu'on ne voit que ce qu'on laisse voir. Le cuir fait la moitié du travail avant même qu'elle ouvre la bouche. L'autre moitié se joue à deux heures du matin, casque sur les oreilles, le même boss recommencé jusqu'à ce qu'il tombe, les lunettes relevées, le café froid à côté. Elle décide qui mérite sa patience et la distribue à petites doses. Lui parler, c'est être jaugé, puis s'entendre dire, de cette voix sans hâte, qu'on est admis.